SwissRe – Technology and insurance

Le réassureur Swiss Re publie régulièrement des rapports assez fouillés (dont le fameux Sigma dont nous parlerons un autre jour) par le biais de son centre d’étude SwissRe Institute. Ils ont publié début juin un rapport intitulé « Technology and insurance – Themes & challenges« .

Technologie digitale et assurance

La technologie a un effet sur la chaîne de valeur

La technologie a un fort impact à tous les niveaux de la chaîne de valeur. En effet, elle permet notamment d’améliorer les capacités de capture et d’analyse des données. SwissRe considère donc les impacts suivants selon les étapes de la chaîne de valeur.

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  • La précision des données et la puissance des outils permettent une plus grande personnalisation des produits et une meilleure analyse et tarification des risques. Cela s’applique sur les produits existants mais ouvre également des horizons possibles sur de nouveaux produits.
  • Les canaux de distribution évoluent: les comparateurs, qui existent depuis longtemps déjà, apportent de plus en plus d’informations contextualisées aux clients. On observe une augmentation de la vente en direct, dans la mesure où les clients sont mieux orientés et ont plus d’informations à leur disposition.
  • Les Robo-advisors ouvrent la porte à un accroissement de la vente en ligne et par conséquent une diminution des coûts de distribution. Sur les produits complexe, les interactions humaines sont encore valorisées dans le cadre d’un conseil apprécié. En revanche, de plus en plus de produits, simplifiés et standardisés peuvent faire l’objet d’automatisation et de réponses pré-qualifiées.
  • La gestion devient plus efficace, notamment grâce au machine learning et à la reconnaissance de modèles. Ces technologies permettent désormais d’analyser des documents manuscrits ou non structurés et d’en identifier les fausses déclarations par exemple. La technologie blockchain en cours d’expérimentation permettrait également d’accélérer les procédures sur toutes les interactions standardisées.

L’écosystème de l’assurance change

La digitalisation touche la chaine de valeur, mais également plus largement tout l’écosystème du monde de l’assurance. Les frontières disparaissent entre les métiers traditionnels et historiques pour tendre vers des plateformes de services.
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Le modèle le plus abouti aujourd’hui est la tendance allant vers de l’assurance participative (peer-to-peer) ou collaborative.

Dans ce contexte, de nombreuses startups investissent l’industrie de l’assurance pour répondre à tous types de besoins. Ces entreprises cherchent à exploiter les nouvelles technologies pour répondre (mieux ou plus simplement) à des activités traditionnellement couvertes par des assureurs installés. Le secteur est en plein boom, comme en témoignent les investissements financiers dans ces startups. En 2016, le nombre de deal a crû de 40%, ce qui accélère encore le rythme démarré depuis quelques années. Note: Si le montant global a diminué en 2016, ce n’est que parce que l’année précédente avait enregistré deux énormes opérations (Zhong An et Zenefits).
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Il est à noter également que les GAFA montrent toujours un intérêt certain sur le secteur de l’assurance, pour le moment limité à exploiter leur réseaux logistiques pour vendre des produits d’assurance en complément de leur activité (comme Amazon). A n’en pas douter, il faudra surveiller les mouvements également de ce côté là.

De nouvelles opportunités

Enfin, la technologie ouvre de nouvelles opportunités au niveau du risque couvert lui-même. En effet, l’essor des communications machine-to-machine permet désormais d’automatiser un certain nombre de tâches. Cela participe à faire disparaître des risques historiques (les véhicules autonomes seront plus sûrs). De plus, la meilleure connaissance des risques permet de transformer l’assureur de son rôle de régleur de sinistre vers un rôle plus global de conseiller de vie plus orienté vers la prévention.

On constate sur le marché que la plupart des innovations se font de manière incrémentale, par petites touches et améliorations successives. La question se pose aujourd’hui de savoir si nous ne sommes pas à l’aube d’innovations plus radicales, ce que Schumpeter appelait les innovations de rupture.

Ce rapport « technology and insurance » a donc vocation à étudier plus en détail les impacts de la technologie et de la digitalisation sur l’assurance, ainsi que les rôle des startups dans ce nouveau modèle.

Thèmes des assurtechs / insurtechs

La distribution

L’axe le plus facile d’accès pour des assurtechs est sans aucun doute la distribution. En effet, la technologie (comme dans les exemple d’Uber ou Airbnb) permet de réduire les niveaux d’intermédiaires dans une relation commerciale. Entre 2014 et 2016, près d’un tiers des investissements portait sur se segment. Une récente étude de Willis Towers Watson montre que 94% des dirigeants de l’assurance estiment que c’est sur ce segment qu’aura lieu le plus gros impact de la digitalisation.

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Un autre aspect est à noter: si la digitalisation commence par les lignes de business individuelles, il est généralement constaté que les impacts s’étendent rapidement aux contrats pour les PME. C’est donc là un axe à surveiller dans les mois et années à venir.

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Intelligence artificielle et analytics

L’arrivée et la popularisation des technologies d’intelligence artificielle en rendent l’utilisation plus aisée. De plus, s’il est encore nécessaire aujourd’hui d’avoir des compétences particulières à ce sujet, les outils de plus en plus puissants vont bientôt faire tomber ces barrières.

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Toutefois, l’intelligence artificielle ne va pas (la plupart du temps) sans l’exploitation de données. Plus précisément, il faut d’abord avoir des données structurées pour pouvoir ensuite appuyer dessus des outils d’intelligence artificielle (algorithmes, etc). Les outils les plus puissants peuvent également traiter des données non structurées. Néanmoins, la pertinence n’est pas encore prouvée dans tous les cas d’usage. Cette exploitation corrélée peut se faire dans les front office ou les back offices, en temps réel ou de manière asynchrone.

Par exemple, l’intelligence artificielle apporte des réponses sur la gestion des sinistres (voir notre observatoire à ce sujet). Cela peut être soit sur la gestion du sinistres, sur la prévention (en amont), ou sur la réduction de la fraude.

Enfin, les objets connectés représentent également un domaine en devenir. Les exemples sont multiples:

  • des objets connectés de la maison intelligente (smart home),
  • les capteurs dans le véhicule (telematics),
  • les drones,
  • les capteurs à usage de santé (bracelets connectés, wearables)

Le panorama de startups et de solutions devient ici beaucoup plus complexe car de nombreux acteurs tentent de se positionner. Aucune norme n’existe de manière stricte aujourd’hui ce qui provoque une grosse fragmentation.

Domaines & géographies des assurtechs

La plupart des investissements mettent en valeur des assurtechs en Amérique du Nord (essentiellement aux Etats-Unis), où la phase d’amorçage d’entreprise est plus courante.

Côté métiers, l’assurance IARD et notamment sur les lignes individuelles est celle la plus fréquemment concernée.

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Comme évoqué plus haut, les lignes commerciales sont à surveiller de près. Voici quelques exemples cités d’assurtechs qui adressent ce segment:

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Les réponses des assureurs traditionnels

Un repositionnement vers le changement technologique

Il est généralement partagé (et l’étude Willis Towers Watson citée plus haut le confirme) que les assureurs n’ont jamais été à la pointe de la transformation technologique. Toutefois cela est en train de changer. Gartner anticipe une augmentation des budgets IT de 2,9% par an en 2017 et une poursuite au même rythme jusqu’en 2020. En revanche, les démarches utilisées pour intégrer l’innovation technologiques sont de plusieurs natures et assez différentes:

  • Investissement dans des startups
  • Partenariats (exclusifs ou non) avec des startups
  • Lab d’innovation ou accélérateurs internes
  • Contrats avec des gros fournisseurs de solutions technologiques

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Une autre solution est apparue récemment, notamment dans le cadre d’expérimentation autour de la blockchain: le consortium. En effet, par nature cette technologie n’a d’intérêt que dans le cadre d’un partage entre plusieurs acteurs, et le cas du consortium B3i montre que les assureurs sont prêts à ce type de démarches pour valider les concepts. Plus généralement, Swiss Re a identifié 13 consortiums de ce type autour de cette technologie, toujours naissante, mais semble-t-il assez prometteuse.

Des travaux plus avancés avec les startups permettent de conserver un œil avisé sur les mouvements du marché. Les fonds d’investissements des assureurs se développent très vite, en nombre et en montants investis.

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Les investissements portent sur plusieurs aspects: l’axe distribution, la création de produits individualisés pour maximiser les taux de transformation et réduire les coûts d’acquisition, ou encore favoriser l’utilisation des objets connectés.

Expérimentations de services à valeur ajoutée

Les investissements portent également dans de nombreux cas sur des solutions permettant d’augmenter les intéractions avec les clients, via des services à valeur ajoutée en lien avec l’activité. C’est notamment le cas via des market places liées à la maintenance ou réparation de véhicules, des plateformes dédiées au parking pour les conducteurs, de l’aide à la recherche de logement, etc. Plus généralement, ces services additionnels sont désormais accessibles grâce à une plus grande digitalisation et une suppression des frontières entre les activités. On parle désormais de plateformes de services, où l’assurance n’est plus qu’une brique d’un besoin plus grand.

Développer de nouveaux modèles et produits d’assurance

Les nouvelles sources de données accessibles et exploitables (structurées ou non) permettent aux assureurs de s’intéresser à des extensions de leur activité. C’est la possibilité de viser des produits plus individualisés ou des niches de marché mal adressées car mal connues. Beaucoup de contrats intègrent désormais des pratiques de l’ordre du partage (de véhicules, de maison), ou encore proposent des produits liés à l’usage (Usage Based Insurance/UBI).

L’assurance paramétrique (automatisation sur la base d’un élément objectivable) se développe également (le cas du retard d’avion est le plus courant, comme celui évoqué ici de Bajaj). Cela permet d’envisager des simplifications radicales de la souscription au règlement des sinistres.

Par ailleurs, les assureurs utilisent les nouvelles technologies et les solutions des startups pour considérablement améliorer leur processus. Cela signifie parfois d’enregistrer des brevets sur certains aspects:

  • analyses prédictives,
  • tarification sur les base de données captées,
  • estimations avec usage de drones, etc.

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Enfin, les assureurs cherchent des partenariats pour couvrir les nouveaux risques (cyber menaces, robots, etc). En effet, pour ces risques, les données pour tarifer sont inexistantes du fait du manque d’historique. Dans ce cas, les assureurs s’associent souvent à des réassureurs pour couvrir ce type de risques méconnus.

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Vers une disruption de l’assurance ?

De nombreux observateurs du marché de l’assurance considérait possible sa totale disruption (type Kodak) du fait d’une adhérence forte aux nouvelles tendances technologiques. Ce chapitre a vocation à analyser la situation entre assurtechs et assureurs. Il semblerait toutefois que les assurtechs soient plus des facilitateurs de la transformation du marché plutôt qu’une réelle menace concurrentielle, du moins à court terme.

Les assurtechs, une nouvelle bulle internet?

Quelques analystes tirent des comparaisons de la bulle internet du début des années 2000 et la situation actuelle des assurtechs. En effet, dans le cas de la bulle internet, le marché avait connu des investissements massifs qui s’étaient dégonflés lors d’une crise retentissante. Il s’agit donc de s’assurer que ce qui se passe actuellement n’est pas de même nature.

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La nature même des investissements (risqués) fait que la plupart des assurtechs a vocation à échouer. En effet, beaucoup d’entre eux sont autant motivés par le phénomène de mode que par les réelles perspectives de rentabilité. Les « proof of concept » ont été largement communiqués, mais il est encore difficile de justifier de la viabilité de projets commerciaux. Certaines initiatives montrent d’ailleurs une sous-estimation de la complexié de l’assurance. Par ailleurs, beaucoup d’assurtechs s’intéressent à des segments de marché aux perspectives assez modestes.

Cependant, ces risques ne sont peut-être plus tant des problèmes, car le marché est devenu plus mature et doit se transformer. La société a évolué et a désormais intégré internet, les smartphones, et bientôt les objets connectés. Les chances de succès des startups sont donc plus élevées maintenant que jamais par le passé.

De plus, peu de startups passent par des appels de fonds au marché (IPO ou entrée en bourse), ce qui signifie que la plupart sont en mesure de construire des partenariats de long terme avec leurs actionnaires, ce qui stabilise les opérations, au contraire des marchés boursiers souvent adeptes de réussites et de rentabilité à court terme.

Les assurtechs comme facilitateurs

Les montants investis dans les assurtechs aujourd’hui ($6Mds en 5 ans) sont sans commune mesure avec le poids global du secteur ($188Mds d’investissements en 2017 selon Gartner). Autrement dit, pour Swiss Re « Technology and insurance », ces derniers sont en mesure d’absorber les échecs de certains investissements sans être mis en difficulté. De plus, les plus gros deals ont été effectués par des acteurs hors du secteur de l’assurance.

Ces investissements ont donc vocation à stimuler l’innovation, d’identifier des priorités, ou de compléter des stratégies digitales existantes. Plus généralement, les solutions que proposent les startups ont souvent pour effet d’aider les compagnies à transformer leurs offres, leurs produits ou leurs processus. Elles participent également d’une acculturation au sein des équipes.

Les aspects réglementaires propres au marché de l’assurance agissent comme une protection naturelle à l’ubérisation. Cela donne aux assureurs un délai qui leur permet de temporiser l’adoption de telle ou telle solution, le temps de voir ce qui fonctionne ou pas.

Ainsi, c’est la sécurité d’éviter de sur-estimer des solutions qui ne sont pas bonnes, mais aussi la sécurité de payer le juste prix pour des investissements dont la pertinence est prouvée, et non de prendre des risques à des phases précoces de développement. Autrement dit, le risque est aujourd’hui porté par les startups (et leurs investisseurs, parfois des compagnies d’ailleurs), plutôt que par les compagnies finales qui pourraient être intéressées par ces technologies.

Réglementation et assurtechs

Une aparté côté réglementation est importante à signaler. L’assurance est de manière générale touchée par de nombreuses réglementations qui protègent et contraignent le marché. Les assurtechs ne sont pas en reste. En effet, les organismes de contrôle s’assurent que ces entités ne bénéficient pas d’un effet d’aubaine par l’absence de contraintes. Les cas du droit à l’oubli ou de RGPD/GDPR sont deux exemples qui s’appliquent à tous types d’acteurs.

Menaces des bigTechs?

Contexte

Dans un tel contexte, les géants du digital (GAFA) semblent bien placés pour avoir un impact sur le marché. En effet, ils bénéficient de ressources financières importantes, de connaissances techniques, de données sur les utilisateurs. Ils pourraient alors secouer le marché sans avoir la contrainte de portefeuilles historiques existants à maintenir. Force est de constater que de nombreuses démarches sont ou ont été testées:

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Atouts

Ces structures bénéficient d’une forte image de marque auprès des jeunes notamment. Ces acteurs pourraient donc être de plus sérieux concurrents pour les assureurs que les assurtechs.

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Les assureurs eux-mêmes craignent ces acteurs, notamment par leur accès à une quantité de données sans précédent sur les assurés. C’est là le cœur du système dans le monde de l’assurance, pour l’estimation du risque.

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Faiblesses

Cependant, des facteurs importants tendent à nuancer cette position.

Les GAFA survivent majoritairement grâce aux revenus publicitaires (près de 90%). Or, les assureurs, et plus généralement les services financiers, avec des budgets marketing importants sont des clients majeurs de publicité. Des estimations montrent que près de 20% des revenus de Google proviennent du secteur financier. Pris sous cet angle, se lancer sur le secteur de l’assurance pour un GAFA a donc un double coût: l’investissement de démarrage et la perte de revenus publicitaires.

De plus, l’assurance n’est pas qu’une simple question de vente de contrat. Ce qui est vendu est à la fois la promesse d’une gestion de sinistre, mais aussi la qualité de service. Des marques comme Google ou Facebook n’aurait pas spécifiquement intérêt (pour leur image) à se retrouver en difficulté dans la gestion des responsabilités d’un sinistre.

Enfin, les contraintes réglementaires pourraient être le dernier frein de taille à l’entrée des bigtechs sur l’assurance. Les agences de contrôle sont assez sensibles sur l’usage des données (plus ou moins selon les pays néanmoins). Ainsi, laisser un Google se servir des données captées du côté moteur de recherche pour les utiliser côté assurance serait peu probable. Du moins, cela signifierait une vigilance particulière pour éviter les abus ou l’anti-sélection.

Tout ceci mis à plat, les GAFA ne sont pas encore une menace pour aujourd’hui. Ils peuvent tout de même mettre à disposition de nouveaux entrants certaines briques technologiques pertinentes (notamment autour de l’intelligence artificielle et du data analytics).

Une transformation néanmoins impérative

Techniquement parlant, les technologies en cours, et blockchain en tête, sont en mesure de profondément révolutionner l’activité des assureurs et ceux-ci sont donc contraints de se transformer intégralement pour envisager de survivre.

Conclusion

  • Les assureurs n’ont traditionnellement jamais été des pionniers de l’adoption des nouvelles technologies, mais des signes apparaissent qu’ils sont en train d’évoluer.
  • Les assureurs qui tireront leur épingle du jeu seront ceux qui exploiteront au mieux les nouvelles capacités technologiques
  • De telles innovations sont cruciales pour répondre aux enjeux actuels et futurs du secteur.

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